Corps Consulaire de la Province de Liège
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Les relations entre la France et la Principauté de Liège, depuis Henri IV jusqu'à la Révolution

par le Professeur Bruno Demoulin

Les relations entre la France et la Principauté de Liège ont été, aux Temps Modernes, le plus souvent chaleureuses, parfois tumultueuses, voire équivoques, jamais indifférentes.

La vision qu’avaient certains Français de leurs voisins ne manque d’ailleurs pas de piquant comme en témoigne cet extrait d’une description de la fin du XVIIème siècle : les Liégeois sont « spirituels, civiles, accostables et hospitaliers. Ils ont le jugement subtil. Ils sont propres pour toutes sortes d’affaires, braves dans la guerre et dans les combats, ils sont néanmoins fénéants et paresseux. Ils sont opiniastres, mutins et plus portez à la discorde qu’au travail à cause de leur témérité et de leur audace naturelle. Ils parlent un Romance ou français fort grossier et corrompu qu’ils tachent le plus qu’ils peuvent de tourner en bon français et de rendre poli particulièrement les personnes de condition, la noblesse et les honnêtes gens. Ils ont beaucoup de piété ».

La Principauté de Liège était une Principauté d’Empire, mais de culture romane, dont l’existence a représenté pendant plus de mille ans un défi aux lois de la cohérence géographique d’un Etat. A la tête de l’Etat se trouve l’évêque et prince confronté aux Temps Modernes à la montée en puissance du Chapitre cathédral de Saint-Lambert qui aspire à la souveraineté. Le prince est assisté de deux Conseils, Conseil privé et Chambre des Comptes, qui coordonnent l’action des officiers, passibles de cette institution si originale qu’est le Tribunal des XXII. Le Conseil privé, véritable conseil de gouvernement, s’occupait notamment de la correspondance avec les cours étrangères et de la négociation des alliances. Celles-ci, comme les déclarations de guerre, devaient, être soumises à l’approbation des Trois Etats, Chapitre Cathédral en sa qualité d’Etat primaire, Etat noble et Tiers Etat, si l’alliance concernait la Principauté et non uniquement le Prince-évêque agissant en son nom personnel. Ce problème était particulièrement important en raison du Private international de la Principauté, la neutralité qui avait paru à la fin du XVème siècle, après le désastre de 1468, le seul moyen de sauvegarder Liège.

Les relations entre la France et la Principauté de Liège d’Henri IV à 1648 et des Traités de Westphalie à la Révolution peuvent être mises en lumière par le contenu neuf et original des instructions aux Ambassadeurs et Ministres de France à Liège, publiées par le Quai d’Orsay en 1998. La politique française a en effet évolué en fonction des intérêts politiques, économiques et stratégiques de Versailles. Lieu de passage idéal entre France, Provinces-Unies et Allemagne, la Principauté de Liège a été sillonnée par de multiples armées qui ont convoité ses forts, Liège, Huy, Dinant ou Bouillon dont Louis XIV s’empara pendant la guerre de Hollande.

Au XVIème, le parti liégeois favorable à la France sera le défenseur de la politique de neutralité face aux partisans de l’alliance espagnole conclue par Erard de la Marck en 1518 et qui s’étiolera dans la seconde moitié du siècle. Ce sera sous Henri IV que l’influence française va renaître avec rigueur. Si le Vert Galant témoigne à la fin de sa vie d’un intérêt quelque peu suspect pour nos régions lié à la présence toute proche de la belle Charlotte de Montmorency, il faut reconnaître que ses préoccupations étaient surtout liées à des problèmes de succession dans les duchés de Juliers et Clèves. Richelieu, lui, cultivait des desseins à long terme. Avec l’aide de son envoyé l’abbé de Mouzon et de son principal allié le célèbre Sébastien La Ruelle ne prévoyait-il pas de faire subir à Liège le sort de Metz, Toul et Verdun ? Son système de protectorat d’Etats mitoyens du Rhin se serait étendu à la Principauté avant un éventuel partage avec les Provinces-Unies. Ce dernier point reste ouvert aux recherches. Quoi qu’il en soit, le successeur de Mouzon, le Président de Lumbres, sera assurément l’homme le plus puissant de Liège, lui qui avait suscité la prise du pouvoir par les Grignoux. La reprise du contrôle de Liège par Maximilien-Henri de Bavière ouvre une nouvelle ère dans les relations entre la France et Liège. Désormais, Mazarin puis Louis XIV vont privilégier une alliance avec les Wittelsbach plutôt qu’avec les Liégeois, par l’entremise des frères Furstenberg. Elle se traduit par des traités d’alliance avec Maximilien-Henri puis Joseph-Clément de Bavière. L’intermède de Jean-Louis d’Elderen sera particulièrement néfaste pour la Principauté puisqu’il sera ponctué par la déclaration de guerre à la France qui entraînera le bombardement de Liège par le Maréchal de Boufflers.

La mort de Louis XIV aura une triste conséquence pour le poste diplomatique de Liège partiellement rattaché à Bruxelles. Heureusement l’activité intense des faux-monnayeurs liégeois attira à nouveau l’attention de Paris. Liège ne fut-elle pas l’un des hauts lieu de la contrefaçon que ce soit de monnaie ou de livres ? En outre, la nécessité de communications directes entre les deux pays était de plus en plus d’actualité face aux menées des Pays-Bas autrichiens. Symptomatique est d’ailleurs l’importance croissante des questions économiques, la rivalité entre les Etats se déplaçant de plus en plus aux yeux des chancelleries européennes des champs de bataille vers la compétition économique, surtout dans la 2ème moitié du XVIIIème siècle. Louis XV adoptera à l’égard de Liège une doctrine de protectorat courtois qui sera appliquée avec subtilité jusqu’à la Révolution par ses diplomates. L’importance stratégique de la Principauté sera à nouveau mise en avant lors des deux grands conflits du siècle, Guerre de Succession d’Autriche et de Sept Ans. Sillonnée par les armées des belligérants, elle leur payera un lourd tribut, son Private de neutralité perméable la laissant en proie à des réquisitions diverses. Ces conflits terminés, les préoccupations de Versailles vont se porter vers la conclusion de traités avec ses voisins du Nord, la Principauté de Liège devant devenir à la veille de la Révolution la plaque tournante du commerce international français dans l’Europe du Nord-Ouest par la création d’un réseau fluvial et routier rejoignant Lyon, Paris, Dunkerque, Sedan à Givet puis Liège. Ce dessein devait se faire aux dépens des Provinces-Unies et des Pays-Bas autrichiens. Des évènements récents témoignent à ce sujet (TGV, Bierset) d’une belle permanence de liens historiques certes mais toujours vivaces.

La tourmente révolutionnaire accélérera le processus. Il convient à ce propos de préciser qu’Hoensboeck, représenté comme l’homme des Autrichiens à Liège dans l’historiographie traditionnelle, fut un obligé des Français jusqu’en 1789. Le ministre plénipotentiaire Sainte-Crois remarqua à ce moment qu’il fallait envisager pour le maintien de l’influence française la sécularisation de la Principauté, Hoensbroeck ne devant son rétablissement éventuel qu’aux Autrichiens. Ce diplomate sera d’ailleurs l’un des rares à se rallier à la Convention. Son analyse sera prémonitoire puisque la Révolution liégeoise d’août 1789 sera soeur de la Révolution française et conduira après bien des rebondissements au rattachement de la Principauté de Liège à la France le 1er octobre 1795.

En guise de conclusion, je citerai un extrait d’une lettre du comte de Flavigny, ministre plénipotentiaire à propos de l’élection de Velbrück prince des Lumières : « Le Gouvernement de Liège est libre et les Liégeois veulent l’être dans leur choix ». Il avait bien compris le caractère de ces délicieux voisins.

Bruno DEMOULIN, Professeur à la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège et Directeur général de la Culture, de la Jeunesse, des Musées et de la Lecture publique de la Province de Liège,

rue des Croisiers 15 4000 LIEGE - tél. +32 4 232 86 98 -      e-mail bruno.demoulin@prov-liege.be

Pour plus de détails, voir le "Recueil des Instructions aux Ambassadeurs et Ministres de France", Tome XXXI : La Principauté de Liège, par Bruno Demoulin (Edition du Ministère des Affaires étrangères, Paris, 1998)